L’épopée antique des caribous de Grant | Polarjournal
Le caribou de Grant forme une des plus grandes populations de caribous du monde et effectue la plus longue migration connue chez les animaux terrestres. Image : Florian Shulz

Les grands mouvements de troupeaux de caribous dans le nord de l’Alaska sont millénaires. Le sol des grandes prairies en porte les traces les plus flagrantes : les femelles y perdent leurs bois depuis plus de 3 000 ans.

Des bois de caribous de Grant conservés dans le sol de la toundra de l’Alaska et du Yukon ont révélé l’histoire de leur grande migration annuelle. Depuis 3 000 ans, des femelles caribous viennent mettre bas dans les grandes plaines côtières au nord des Brooks, une grande chaîne montagneuse qui ceinture le nord de l’Alaska d’est en ouest. Au sud de celle-ci, la forêt boréale, au nord la toundra. Les scientifiques des universités de Cincinnati et de Fairbanks démontrent que pendant que la civilisation grecque émergeait, ces plaines rases étaient déjà utilisées par les femelles pour la mise bas. « Cette migration concerne aujourd’hui environ deux-cent-mille individus, c’est l’une des plus grandes parmi les animaux terrestres », nous explique Joshua Miller, chercheur au Refuge faunique national de l’Arctique et coauteur de la publication parue dans la rubrique Écologie et Évolution du journal Frontiers.

Certaines personnes pensent que ces animaux migrent pour éviter les grands prédateurs. Les loups et les ours sont moins nombreux dans cette région de l’Arctique. « Le principal prédateur des jeunes caribous pendant les naissances, c’est finalement l’aigle royal, et croyez-moi ils font vraiment des dégâts » commente Joshua Miller. Ces habitats permettent plutôt, selon lui, d’échapper aux moustiques, qui sont phénoménalement nombreux pendant cette période plus au sud et pourraient être fatals pour les jeunes caribous. « Le vrombissement aigu est constant si vous passez le printemps ou l’été, plus au sud, de la chaine des Brooks », complète-t-il.

Une des particularités de cette espèce, qui a permis cette découverte, c’est que les femelles perdent leur bois à l’occasion de la mise bas au printemps, et non en hiver, comme la plupart des espèces de cervidés. Elles ne restent que quelques jours dans ces plaines rases, puis redescendent vers les montagnes, passent la chaîne des Brooks en direction des forêts où elles vont à nouveau se reproduire et passer l’hiver plus au sud encore. Au printemps, elles remontent au nord de la chaîne des Brooks dans les grandes plaines côtières. Le cycle est bouclé.

« Il se trouve qu’il y a eu pas mal d’études sur le potentiel minier de gisements d’hydrocarbures dans les sous-sols de cette région. C’est une des raisons qui motivent ce travail », nous explique le chercheur.

Joshua Miller

« On s’est intéressé au climat et l’environnement de ces plaines il y a 1 000, 2 000 et 3 000 ans. Nous avons trouvé qu’il a varié et connu des moments plus chauds qu’actuellement, malgré le réchauffement climatique », nous explique Joshua Miller. L’Arctique change rapidement, cependant il semblerait que les plaines côtières du nord de la chaîne des Brooks resteront hospitalières pour les caribous dans le futur, du moins pour le début du réchauffement en cours.

De ces troupeaux dépendent peut-être la fertilité des sols de ces plaines, parce que les bois sont une source important de phosphore. Cette question, encore en suspend, sera le sujet de prochaines études. En attendant, quelques grandes migrations auront lieux.

Camille Lin, PolarJournal

Lien vers l’étude : Miller, J. H., Wald, E. J. & Druckenmiller, P., Frontiers in Ecology and Evolution 10, (2023), Shed female caribou antlers extend records of calving activity on the Arctic National Wildlife Refuge by millennia, doi.org/10.3389/fevo.2022.1059456.

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