Dans les écoles du Nunavut, les aînés transmettent les traditions inuit à la nouvelle génération | Polarjournal
Les Innait Inuksiutilirijiit transmettent nombre de savoirs traditionnels qui sont toujours pertinents et utiles à la jeune génération Image: Département de l’Éducation

Dans les écoles du Nunavut, des aînés enseignent aux enfants et aux jeunes les connaissances et les compétences traditionnelles inuit. Outre la transmission des savoirs qui constituent l’identité inuit, le but est de former autant des citoyens du monde que des individus capables de survivre en Arctique.

Le 18 septembre dernier, le Ministère de l’Éducation publiait un message sur le site du Gouvernemet du Nunavut appelant à devenir un « Inuksiutiliriji certifié » auprès des jeunes dans les écoles du Nunavut. « Connaissez-vous la chasse, les histoires, les jeux, la couture, la fabrication d’outils, la danse du tambour ou les utilisations traditionnelles des plantes chez les Inuits? », mentionne l’annonce. Mais qu’est-ce qu’un inuksiutilirjiit et quel est son rôle dans les écoles ? Éclairage avec Rebecca Hainnu, sous-ministre au Ministère de l’Éducation.

L’origine des Innait Inuksiutilirijiit, qui signifie « les anciens à l’école », remonte à la fin des années 1990, lorsque le Nunavut a mis en place son propre système éducatif : « Nous nous sommes séparés des Territoires du Nord-Ouest qui avaient adopté un système éducatif inspiré du modèle scolaire du Sud. Lorsque le Nunavut a été créé en 1999, et pour la première fois au Canada, un groupe autochtone a élaboré une loi sur l’éducation fondée sur l’Inuit Qaujimajatuqangit », relève Mme Hainnu. Ce terme, abrégé IQ et que l’on pourrait traduire par “ce que les Inuit ont toujours tenu pour être vrai” renvoie au savoir traditionnel inuit et au système de croyances propre à la culture inuit: « C’est le fondement dans toutes nos manières de nous comporter, dans la façon dont nous nous agissons à l’école, dans la langue que nous parlons. Le IQ est d’abord et avant tout la base et le fondement à l’orgine d’écoles culturellement pertinentes. »

Rebecca Hainnu, sous-ministre au Département de l’Éducation. Image: Département de l’Éducation

C’est dans ce contexte que la Loi sur l’Education du jeune territoire va inclure, dès 2009, le projet d’Innait Inuksiutilirijiit afin de promouvoir une continuité culturelle, contribuer au développement du leadership et transmettre les savoirs et compétences traditionnels. « C’est très pertinent pour le Nunavut. Nous devons survivre à moins 60°F (-50°C, ndlr), nous ne pouvons pas compter uniquement sur la nourriture achetée en magasin, nous devons maintenir une chasse de subsistance. C’est le seul moyen d’assurer une sécurité alimentaire. Mais nous devons acquérir cette compétence. C’est pourquoi le projet d’Innait Inuksiutilirijiit a été créé, pour éduquer nos enfants et leur permettre de contribuer avec succès à la communauté. »

Enseigner les compétences et transmettre les connaissances qui permettent de survivre dans l’environnement arctique, mais aussi les traditions et la langue qui ont longtemps été interdites à l’époque coloniale, tel est le rôle de ces aînés qui travaillent dans les écoles du Nunavut. Le système est unique et le Nunavut est le seul territoire à proposer cette approche financée par le Ministère de l’Éducation.

Le processus de recrutement des Inuksiutilirijiit relève toutefois de la responsabilité des écoles et de chaque autorité éducative de district. Identifiés au sein de la communauté les aînés qui possèdent des compétences, des savoirs ou des aptitudes et qui sont susceptibles d’enseigner aux enfants, peuvent être approchés par un enseignant ou s’annoncer directement auprès de l’établissement concerné. La certification est octroyée par le ministère sur la base d’un dossier permettant ensuite aux Inuksiutilirijiit d’être régulilèrement employés et rémunérés pour apporter soutien et compétences aux élèves, notamment en inuktitut.

Contrairement à ce que le terme d’aîné pourrait laisser croire, les Inuksiutilirijiit ne sont pas nécessairement les membres les plus âgés de la communauté. Toute personne possédant des compétences ou des connaissances peut postuler, quel que soit son âge : « Certaines de nos communautés ont par exemple encore des conducteurs de traîneaux à chiens. Certains d’entre eux n’ont même pas 20 ans, mais ils sont experts dans leur domaine et pourraient prétendre au titre d’Innait Inuksiutilirijiit ».

Une manière aussi de permettre aux enseignants non-Inuit du Nunavut, qui représentent d’ailleurs près des deux tiers des enseignants du territoire, de découvrir la culture inuit. Le travail des Inuksiutilirijiit se fait en effet en collaboration avec l’enseignant. Un exemple parlant de cette démarche et de son importance dans l’éducation des jeunes se retrouve en cours de biologie : « Au lieu de disséquer une grenouille ou un porcelet, on apporte un phoque. Un Innait Inuksiutilirijiit se tient à côté du professeur qui nommera tous les principaux organes et muscles. En même temps, l’Innait Inuksiutilirijiit enseigne en inuktitut comment traiter la peau, la conserver et la transformer en vêtements. Comment la nourriture est distribuée, qui en obtient quelle partie, comment elle est utilisée et conservée, les méthodes de cuisson et les tabous qui entourent la nourriture. C’est un système global qui permet à un enfant d’une communauté d’être immergé dans la culture en plus d’acquérir des compétences occidentales. C’est une expérience enrichissante et c’est ce que nous visons ».

Les écoles du Nunavut comptent à l’heure actuelle 327 Innait Inuksiutilirijiit. C’est plus que le nombre d’enseignant qui parlent Inuktitut et dont le nombre s’élève à 253. Les Innait Inuksiutilirijiit sont presents dans l’ensemble des écoles des 25 communautés du Nunavut et enseignent aux élèves de la maternelle jusqu’au lycée.

Les cours dispensés par les Innait Inuksiutilirijiit peuvent se dérouler aussi bien à l’intérieur d’une classe qu’au domicile de l’aîné. Souvent, les cours ont lieu à l’extérieur prenant parfois l’allure d’un camping trip de deux semaines où on leur enseignera la chasse, la construction d’abri, la navigation ou les déplacements sur la glace. La médecine inuit, l’utilisation des plantes, l’allumage du qulliq, les chants de gorge ou les contes figurent également parmi les divers enseignements assurés par les Inuksiutilirijiit. : “Nous formons des citoyens du monde. Nos élèves doivent pouvoir vivre n’importe où dans le pays ou dans un autre pays s’ils font ce choix. L’arithmétique est aussi importante que d’apprendre à chasser et prospérer sur le territoire », relève Mme Hainnu.

L’école telle que l’a définie le Nunavut à travers sa loi sur l’éducation et le projet d’Inuksiutilirijiit permet d’incorporer la culture et la langue inuit au sein même des écoles. Un aspect crucial pour la construction d’une identité inuit : « Ce nouveau Nunavut nous permet d’être nous-mêmes, d’être acceptés en tant qu’Inuit, avec notre culture et notre histoire, avec notre musique riche, notre danse, notre religion et notre chamanisme. Tout cela est intégré et consolidé dans notre système éducatif « , mentionne Mme Hainnu. « Pour une fois, les narrateurs c’est nous. »

Mirjana Binggeli, PolarJournal

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