Élections présidentielles argentines : quand l’Antarctique vote Milei | Polarjournal
Le continent blanc est devenu violet. Du moins dans les stations antarctiques argentines où Javier Milei (dont le parti, Partido Libertario, a pour couleur le violet) a remporté la victoire haut la main. Image : Julia Hager

Le 19 novembre dernier, Javier Milei remportait la présidence de l’Argentine avec près de 56% des votes à l’échelle nationale. En Antarctique, où le personnel des bases argentines aura également été appelé à voter, le score de Milei s’est monté à 90,57%. Un résultat qui pose un certain nombre de questions.

À plus de 90%, les scientifiques et le personnel des stations antarctiques auront choisi Javier Milei pour président. Une victoire écrasante pour un homme qui se présente comme ultralibéral, partisan du moins d’État et climatosceptique. Des prises de positions qui semblent en contradiction complète avec la situation antarctique. Comment dès lors expliquer un tel score et, surtout, quelles implications et conséquences sur la recherche en Antarctique, argentine et internationale, cette élection pourrait-elle avoir ? 

Pour y voir plus clair, nous avons interrogé Klaus Dodds, professeur de géopolitique à la Royal Holloway de l’Université de Londres, ainsi que Miguel Ángel Salazar Urrutia, chercheur affilié au Millennium Institute Biodiversity of Antarctic and Subantarctic Ecosystems (BASE) au Chili. Ils nous livrent ici leur analyse.

Javier Milei a été élu par plus de 90% des votants argentins basés en Antarctique au moment du scrutin. Quelles sont les raisons qui ont amené à voter aussi massivement pour lui ?

Klaus Dodds : Le soutien à Milei était et reste largement fondé sur un sentiment de frustration généralisé – et les Argentins de tous horizons socio-économiques ont dû faire face à une inflation paralysante et au sentiment général que le pays les laisse tomber. Jusqu’à 40 % des Argentins vivent dans la pauvreté ou presque. Il existe un sentiment général selon lequel les partis politiques argentins ont laissé tomber le public pendant de nombreuses années.

Les scientifiques et le personnel qui travaillent en Antarctique dépendent assez largement du gouvernement pour leurs recherches, leur survie et leur transport. Comment expliquer que les scientifiques et le personnel argentins aient voté pour un candidat qui prône le moins d’État ? Ne votent-ils pas contre leurs intérêts ?

Klaus Dodds : Oui, les scientifiques et le personnel argentins dépendent du financement du gouvernement pour les opérations en Antarctique – et quel que soit le président, il a la responsabilité constitutionnelle de défendre et de protéger la République qui comprend le territoire antarctique argentin et les îles contestées de l’Atlantique du Sud-Ouest. La colère du nouveau président se concentre sur les institutions qui ont fait échouer l’économie et la société argentines et non sur les opérations en Antarctique. Cependant, si l’État est « démantelé », il existe un risque de dommages collatéraux. On dira sans doute au président que la science argentine joue un rôle géopolitique essentiel en Antarctique.

Miguel Ángel Salazar Urrutia : Considérant que les espaces austraux, l’Antarctique ainsi que les îles Malouines, représentent des zones géostratégiques cruciales pour le pays, il semble difficile d’envisager des réductions budgétaires dans ces domaines.

Présente dans la région depuis 1904, l’Argentine compte treize bases scientifiques en Antarctique, dont six sont permanentes. La station Orcadas, représentée ici, est la plus ancienne station argentine toujours en opération. Elle compte 17 personnes en hiver et une trentaine en été. Image : Heiner Kubny

Quelles pourraient être les conséquences sur les budgets de fonctionnement des stations antarctiques argentines et sur la recherche ?

Klaus Dodds : Les budgets de fonctionnement nécessaires pour survivre à une politique de la terre brûlée devront faire deux choses. Premièrement, persuader un président climatosceptique que cette recherche fait beaucoup plutôt que de lui dire ce qui ne l’intéresse pas. La recherche en Antarctique contribue à protéger les intérêts fondamentaux de la République – après tout, c’est un nationaliste populiste. 

Deuxièmement, cela pourrait inciter l’Argentine à travailler plus étroitement avec des pays comme la Chine, qui pourraient y voir une opportunité de proposer un soutien et d’investir davantage dans les portes d’entrée et les infrastructures polaires. Le Royaume-Uni devrait suivre l’évolution de la situation avec inquiétude : une collaboration plus étroite entre l’Argentine et la Chine pourrait avoir des conséquences fâcheuses pour les îles Falkland et leur économie en matière de licences de pêche.

Miguel Ángel Salazar Urrutia : Il est difficile d’anticiper les implications budgétaires des activités de l’Argentine dans l’Antarctique. Cette analyse repose sur la prise en compte du rôle géostratégique de ces régions tant pour le pays que pour l’industrie touristique, dont l’importance est considérable dans le port d’Ushuaia.

Par ailleurs, la politique antarctique de l’Argentine est sous la responsabilité du ministère des Affaires étrangères et du Culte, dont dépend le Secrétariat pour les Malouines, l’Antarctique et l’Atlantique Sud. Ce secrétariat comprend à son tour la Direction nationale de l’Antarctique, l’Institut antarctique argentin et la Direction nationale de la politique étrangère antarctique, ainsi que le ministère de la Défense, dont dépendent les forces armées, principaux opérateurs des activités antarctiques argentines. Leur permanence, sous le mandat de Milei, semble indéniable pour des raisons évidentes : leur fonction est essentielle pour l’insertion du pays dans le système international et pour la sauvegarde de la défense et de la sécurité de ses intérêts.

En outre, il est impératif de souligner le rôle instrumental que joue la science dans les intérêts nationaux. Elle n’est pas seulement un moyen de coopération, mais aussi un outil stratégique pour positionner le pays dans le système antarctique. Cela explique que les activités scientifiques de l’Argentine ne dépendent pas du ministère des sciences, car elles jouent un rôle stratégique et politique dans le système antarctique.

L’Antarctique argentine fait partie de la province de Terre de Feu à laquelle l’Argentine revendique, entre autre, le rattachement des Malouines et des îles Géorgie du Sud et Sandwiches du Sud. Lors des dernières élections, 196 votes ont été comptés en Antarctique, dont 173 en faveur de Javier Milei et de sa colistière et vice-présidente, Victoria Villarruel.

La même question se pose quant à la nature des recherches effectuées en Antarctique. Pourquoi élire un climatosceptique lorsqu’on est un scientifique qui travaille, directement ou indirectement, sur les questions liées au réchauffement climatique ?

Miguel Ángel Salazar Urrutia : L’exceptionnalisme de Milei face à la crise climatique de la planète pourrait bien générer une certaine controverse quant à sa position personnelle sur la question. Cependant, il faut rappeler que Milei gouvernera un régime démocratique et qu’à ce titre, il ne peut pas prendre de décisions unilatérales sans le soutien du pouvoir législatif, où il n’a pas la majorité. D’autre part, les politiques antarctiques des pays membres du système antarctique doivent être cohérentes avec les principes sur lesquels repose le système antarctique. Il s’agit de la paix, de la science, de la protection de l’environnement, de la coopération ainsi que du travail collectif. Si le pays s’éloigne de ces principes, son image et sa réputation nationales, qui se sont construites au cours des 60 dernières années, pourraient être compromises, ce qui ne serait en aucun cas positif pour le pays.

Milei n’est pas le premier président ultralibéral et climatosceptique. On pense notamment à Trump qui pourrait possiblement être réélu en 2024. Quelles pourraient être les conséquences sur l’ensemble de la recherche en Antarctique, notamment au niveau interdisciplinaire ?

Klaus Dodds : Le nouveau président argentin suit une voie empruntée par d’autres nationalistes populistes en Amérique latine et au-delà. Pour le moment, nous avons eu la chance que l’ancien président Trump n’ait pas « découvert » l’Antarctique contrairement au Groenland. Les scientifiques et universitaires argentins espèrent que leur nouveau président ne s’intéressera pas trop à l’extrême sud du pays. Ce qui pourrait les inquiéter, c’est une perte de financement et de soutien potentiel, ce qui pourrait signifier que le programme scientifique argentin devra être davantage « géopolitisé » pour survivre.

Miguel Ángel Salazar Urrutia : En limitant les revendications territoriales souveraines de certains États, le traité sur l’Antarctique offre de meilleures conditions pour l’action non étatique. La recherche scientifique en Antarctique est déterminée par les lignes directrices établies par le Comité scientifique pour la recherche antarctique (SCAR), un acteur étatique qui dépend du Conseil international pour la science, et son rôle a été décisif dans la construction des principes et des règles qui régulent le système. Partant de ce constat, la recherche scientifique en Antarctique jouit d’un degré d’autonomie important et les États s’appuient sur son expertise pour établir des relations de coopération dans un cadre d’action collective. Dans le système antarctique, les États, incapables d’exercer une souveraineté effective, malgré les discours hégémoniques nationaux, sont confrontés à des dilemmes de coopération typiques d’un système avec une ressource commune, mais à l’échelle internationale.

Propos recueillis par Mirjana Binggeli, PolarJournal

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