Difficile sans la Sibérie de suivre les changements en Arctique | Polarjournal
La Russie, l’un des huit pays membres du Conseil de l’Arctique, possède la plus grande superficie de l’Arctique et de vastes forêts boréales. Image : Max Wilbert

Le refroidissement des relations entre l’Occident et la Russie se répercute fortement sur l’étude des changements en Arctique, impactant la capacité de suivi du changement climatique. Ce qui s’ajoute à la disparition de la mémoire contenue dans les glaces à cause du réchauffement.

Dans La Guerre et la paix de Léon Tolstoï, on trouve des essais critiques (pour l’époque) sur les germes de la guerre : « Suivant la loi de coïncidence des causes, des milliers de petites causes se trouvèrent en corrélation avec ce mouvement. » Aujourd’hui, des milliers de petites causes s’accumulent pour former les changements que l’on observe en Arctique qui ont leur propre effet sur le climat global. Mais pour s’en rendre compte, il faut encore pouvoir les observer, et l’invasion de l’Ukraine est venue porter un coup certain aux suivis scientifiques menés en Arctique.

Ce 22 janvier, Efrén López-Blanco, écologue de l’université Aarhus, ainsi que ses collègues, publie une brève communication dans Nature Climate Change qui montre que la coupure des échanges entre l’Occident et la Russie entraîne une perte significative de la compréhension des changements dans la région, freinant la capacité de projection et d’adaptation des sociétés dans un climat changeant.

Sur la soixantaine de stations d’observation des écosystèmes arctiques, 21 ont arrêté d’irriguer la communauté scientifique internationale. Ce qui correspond à la moitié des stations du réseau International Network for Terrestrial Research and Monitoring in the Arctic (Interact). La perte de ces données donne trop d’importance aux observations occidentales. « Plus le biais est grand, plus notre capacité à suivre et décrire les changements en Arctique sera faible », explique Dr. Efrén López-Blanco.

Les écosystèmes boréaux de la Sibérie russe représentent la moitié des terres de l’Arctique. Là, le suivi de la pluie, de la neige, de la fluctuation des températures, et de l’évolution de la biomasse végétale est réalisé continuellement. À partir de ces informations, les chercheurs peuvent, par exemple, estimer la proportion de carbone emmagasinée ou rejetée par les forêts, la modification du pergélisol, ou encore la migration de la ligne d’arbres vers le nord.

« Avec des analyses proches de celles que nous avons menées pour cette étude, nous pouvons identifier des lieux dans le nord du Canada ou la Scandinavie où les amplitudes du climat et des écosystèmes sont comparables à certains sites en Sibérie, en termes de température, précipitation, biomasse et composition du sol », explique le chercheur. Mais cette solution n’est valable qu’à court terme. « Nous avons besoin de récupérer les stations de Sibérie pour comprendre cet écosystème complexe et hétérogène. »

L’étude a utilisé le réseau de stations Interact pour estimer les conséquences de la perte des informations russes sur le système de suivi des écosystèmes de l’Arctique. Image : Interact

Pour avoir de meilleures projections dans le futur, « nous avons besoin d’un accès libre aux données collectées, avec des protocoles standards pour que le flux d’informations soit maintenu entre les collègues russes et non-russes et dans la communauté scientifique en général », estime Dr. Efrén López-Blanco.

Comment relancer un processus de réouverture des échanges de données scientifiques ? Peut-être à travers le Conseil de l’Arctique. Ce dernier a aussi été impacté par le conflit, mais la passation de présidence a bien eu lieu entre la Russie et la Norvège l’année dernière.

Dans un article de The Moscow Times paru le 12 janvier, on apprend que l’exercice de la science en Russie est devenu difficile pour les chercheurs qui n’ont plus accès à certains journaux scientifiques. Ces derniers ont aussi des difficultés à obtenir des visas ou à accéder à des colloques internationaux. L’article explique qu’il existe une méfiance vis-à-vis d’une science patriotique sous contrôle des slogans du Kremlin. Certains scientifiques sont en prison et d’autres ont fui et travaillent depuis l’étranger.

Le conflit n’est pas la seule source de perte du suivi des changements climatiques. Une autre étude publiée dans The Cryosphere montre que les signaux du climat préservés dans la glace sont progressivement en train de disparaître au Svalbard. Par exemple, des signaux de 2012 n’étaient plus accessibles en 2019. Ce phénomène est encore plus marqué dans des glaciers de montagne. Des carottes dédiées à la préservation à long terme sont destinées à être archivées en Antarctique dans le sanctuaire Ice Memory.

Camille Lin, PolarJournal

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