Nittaituq, les Inuit face au changement climatique | Polarjournal
Nittaituq signifie « météo avec mauvaise visibilité » en inuktitut. Image : Nittaituq

Quand deux scientifiques s’associent avec une cinéaste, ça donne Nittaituq. Un court-métrage réalisé dans un village du Nunavut et qui documente la manière dont les Inuit envisagent le changement climatique. 

Sorti en janvier dernier, Nittaituq a d’abord germé dans l’esprit de Flore Sergeant, une hydrogéologue qui effectuait alors son doctorat à l’Université Laval au Québec : « J’ai eu envie de lancer un projet de documentaire sur le Nord après avoir assisté à des conférences données par des Autochtones, où ils exposaient leur conception du réchauffement climatique, complètement différente de ce que je pensais. », explique-t-elle. Le projet devient plus concret quand elle rencontre, dans le cadre du programme Sentinelle Nord, Mathilde Poirier, une chercheuse postdoctorale en biologie qui s’est régulièrement rendue à Mittimatalik (Pond Inlet) pour ses travaux de recherche. Complété par la cinéaste indépendante Camille Poirier, le trio de réalisatrices se rend dans ce village de 1 500 habitants en mai 2022. 

Avec ses superbes prises de vue, le court-métrage de 16 minutes donne la part belle à la parole inuit. Les réalisatrices s’effacent en effet au profit de leurs quatre interlocuteurs, Andrew Arreak, Sylvia Pewatoalook, Rhoda Arnakallak et Jayko Alooloo. Deux jeunes gens et deux aînés qui apportent leur témoignage sur un monde en train de changer.

Entre les caribous qui se raréfient et la glace qui s’amincit, les aînés remarquent les changements et continuent de transmettre les savoirs traditionnels qui ont permis aux Inuit de survivre dans ces régions. Avec un paradoxe : « Sur la glace, tu dépends des connaissances qui t’ont été transmises mais ce ne sont plus les mêmes conditions de glace que les aînés ont connu en grandissant. », relève Andrew Arreak qui gère le projet SmartICE au sein de la communauté.

Dans un monde en plein bouleversement, certaines activités pourtant essentielles deviennent dangereuses. La chasse est l’une d’elles. La glace devient instable, fond plus vite et peut devenir un piège mortel pour les chasseurs. Si l’activité est essentielle pour se nourrir, elle demeure aussi un trait culturel fort chez les Inuit. Image : Nittaituq

SmartICE intègre les connaissances inuit et délivre des informations sur l’état de la glace en cartographiant les zones qui gèlent, celles où il y a de la glace solide ou des fissures. Le but étant d’assurer la sécurité lors des déplacements sur la banquise. Et pour y parvenir, SmartICE se sert de données scientifiques, telles la cartographie par satellite. Un projet qui ne s’arrête pas aux frontières de Pond Inlet, Andrew Arreak se déplaçant beaucoup dans les communautés voisines afin de former les habitants à l’utilisation de SmartICE. « Je ne dis pas que ça remplace nos connaissances traditionnelles, les deux peuvent travailler ensemble et fournir de meilleurs résultats. », indique-t-il dans le documentaire.

Comme pour le reste de l’Arctique, cette région située au bout de l’île de Baffin se réchauffe à grande allure entraînant des modifications dans l’environnement « On a eu la chance d’interroger des aînés, des gens qui habitent ce territoire depuis plus de 70 ans et qui voient le paysage changer. Ce qui nous a le plus surprises est que, malgré tous ces changements, ils n’en parlaient pas d’une façon alarmiste. C’était plutôt un discours de résilience qui ressortait dans les discussions. », note Mathilde Poirier.

Les réalisatrices du projet. De gauche à droite, Flore Sergeant, Mathilde Poirier et Camille Poirier.

C’est plus l’ouverture de ces contrées isolées qui est redoutée par les habitants. « La fonte des glaces et l’ouverture des eaux signifient qu’un plus grand nombre de navires viendront exporter le Nord. », relève l’un des habitants de Mittimatalik. Avec un impact non négligeable sur la faune et la flore marine, entre le bruit produit par ces bateaux ou l’introduction potentielle d’espèces invasives. « Dans les dix dernières années, une importante mine s’est construite à 100 kilomètres du village, ce qui a créé des inquiétudes dans la communauté », explique Mathilde Poirier. « C’est très présent dans les discours et c’est le sens de cette phrase : exporter le Nord. Cela fait référence à ces bateaux qui viennent chercher les minerais. Certains pensent que ça crée des emplois, d’autres que ça crée une pression sur l’environnement. L’industrialisation représente un enjeu et touche beaucoup les habitants. »

Face à ces enjeux, le réchauffement climatique est perçu autrement par la communauté. « Dans nos premières interviews, on avait beaucoup axé nos questions sur le réchauffement climatique, un sujet dont on discute beaucoup dans le Sud. », relève Flore Sergeant  « Mais nos interlocuteurs ne voyaient pas vraiment de quoi il s’agissait. Ils envisageaient le réchauffement climatique par d’autres biais, comme l’industrialisation par exemple, ou l’impact des changements sur leur travail de tous les jours, comme la couture ou la pêche. » 

Après une première projection en Louisiane aux États-Unis, le film entamera sa tournée des festivals. Il sera projeté le 14 février lors de la Nuit polaire, un événement organisé par l’Université Laval et qui réunira des scientifiques pour une soirée de réseautage et de conférence. Puis, direction Iqaluit où le film a été sélectionné au Nunavut International Film Festival qui se tiendra du 22 au 25 février.

Le court-métrage, qui dispose d’une page Facebook, devrait être disponible en ligne l’année prochaine.

Mirjana Binggeli, PolarJournal

En savoir plus sur le sujet

Print Friendly, PDF & Email
error: Content is protected !!
Share This