Kerguelen, dans le viseur anxieux de l’Australie | Polarjournal
Le HMAS Australia de la Royal Australian Navy, ici en 1937, opérera en 1941 dans l’océan Indien pendant la Seconde Guerre mondiale. Image : Domaine public

Une étude parue dans Australian Journal of Politics and History dépoussière une vieille inquiétude de l’Australie vis-à-vis de l’archipel de Kerguelen, possession française depuis 1893, époque où l’Angleterre et la France sont encore rivales. L’Australie s’imagine alors, à deux reprises dans l’Histoire, que la France pourrait utiliser ce petit chapelet d’îles pour bloquer le continent océanien.

« J’ai consulté les archives australiennes et j’ai vu des dossiers sur ce lien (australien, NDLR) inhabituel avec les Kerguelen, et j’ai pensé qu’il était suffisamment intéressant pour que je m’y attarde ! » explique Alexander Mitchell Lee, du Centre d’études stratégiques et de défense de l’Université nationale australienne, en correspondance avec nous. Son travail de recherches historique et géopolitique sur les menaces navales et le sentiment d’insécurité que l’Australie a pu développer au cours de l’histoire l’ont conduit à l’exemple frappant de Kerguelen.

Kerguelen ! Cet archipel de l’océan Indien positionné à la limite du front polaire ne fut pas toujours aussi paisible qu’aujourd’hui. La preuve ? Une série de mines sous-marines électromagnétiques présentes dans le golfe intérieur de l’île principale – le golfe du Morbihan. Pour comprendre comment un territoire aussi isolé a été le théâtre d’une stratégie de défense musclée, l’article publié le 28 janvier dans Australian Journal of Politics and History, écrit par Alexander Mitchell Lee, est fort instructif.

Les raisons d’une méfiance australienne envers cette terre remontent au XIXe siècle. L’impérialisme français s’étend alors dans l’océan Indien, avec l’annexion de la Nouvelle-Calédonie en 1853 par exemple. Ce positionnement géographique inquiète l’Australie qui dépend de Londres et ses routes commerciales. Plus particulièrement la voie de navigation qui, partant de Plymouth, passe le cap de Bonne-Espérance puis traverse l’océan Indien, non loin de Kerguelen.

Alors que Français et Anglais, rivaux de longue date, s’affrontent sur le terrain diplomatique, l’Australie tente de convaincre Londres de négocier la souveraineté de l’archipel annexé par la France en 1893. Parmi les figures de ce courant de pensée, Henry Copeland (1839-1904), politicien australien influent, plaide en faveur de cette politique impérialiste. Ses arguments sont proches de ceux qu’Yves Joseph de Kerguelen de Trémarec a utilisés pour repartir en expédition après avoir découvert l’archipel en 1772. Henry Copeland signale un potentiel minier (charbon) et agricole permettant de fonder une colonie sur l’île.

Dans son discours apparaît aussi la possibilité de nuisance du territoire pour l’Australie. Les multiples abris sont propices à une flottille de vaisseaux de guerre et la construction d’une base en eaux profondes. Cette position pourrait avoir raison de la route située sur les alizés avoisinants les 40e rugissants, dernier cordon de vie entre Londres et l’Australie en cas de fermeture du canal de Suez.

Mais Londres n’en voit pas l’utilité, rappelant que la France possède déjà la Nouvelle-Calédonie et que les houles, les vents et les récifs sont trop dangereux pour que la France s’y risque. « D’une certaine manière, les Australiens étaient plus enthousiastes à l’égard de l’impérialisme que les Britanniques, car l’Australie n’avait pas à payer pour défendre de nouvelles colonies et n’avait pas à négocier avec les autres grandes puissances européennes », nous précise l’auteur.

À la fin du XIXe, l’équilibre géopolitique global est aussi à l’épreuve des impérialismes japonais et allemand montants. Les premiers souhaitent entrer dans l’océan Indien et les seconds prennent possession d’une partie de la Nouvelle-Guinée. Ce qui participe au rapprochement de la France et de l’Angleterre, dont l’Entente Cordiale de 1904 est un symbole. L’anxiété de l’Australie vis-à-vis de Kerguelen n’a plus raison d’être et ne reviendra que quarante ans plus tard.

Coup de vent dans la passe de Buenos Aires (Kerguelen). Image : Camille Lin

C’est donc pendant la Seconde Guerre mondiale que, pour la seconde et dernière fois, les Australiens avertissent Londres de la menace que représente Kerguelen à leurs yeux. La France est occupée et le Japon est allié à l’Allemagne. « L’Australie, qui avait supposé que les colonies françaises telles que l’Indochine française, la Nouvelle-Calédonie et Madagascar étaient amicales, était à présent terrifiée à l’idée que le Japon utilise ces colonies pour menacer l’Australie », nous explique l’auteur. Le passage suspecté des Nazis à Kerguelen pousse les Australiens à envoyer le HMAS Australia en patrouille le 1er novembre 1941. Le bâtiment installe quatre mines électromagnétiques sous-marines, dont certaines doivent servir à barrer l’accès à Port-Jeanne-d’Arc.

Fin de l’histoire ?

« Je ne pense pas que les îles subantarctiques suscitent désormais une grande inquiétude du point de vue australien, mais si la France ou tout autre pays investissait dans les Kerguelen, Canberra s’y intéresserait certainement », nous confie-t-il. En effet, la coupure du canal de Suez reste un scénario possible à l’avenir quand on regarde l’actualité. Ceci aurait des répercussions certaines dans l’océan Indien et rapprocherait Kerguelen de routes commerciales. « L’océan Indien et les relations franco-australiennes suscitent de plus en plus d’intérêts en matière de sécurité à Canberra », constate l’auteur.

Camille Lin, PolarJournal

Lien vers l’étude : Lee, A.M., (2024). The Kerguelen Archipelago and Australian Security Anxieties. Australian Journal of Politics & History, https://doi.org/10.1111/ajph.12951.

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