L’adieu à Malaurie | Polarjournal
Jean Malaurie était célèbre pour ses travaux menés dans le Grand Nord, ainsi que pour son engagement envers les populations autochtones polaires. Image : Claude Truong-Ngoc / Wikimedia Commons

L’ethnologue et géographe français, Jean Malaurie est décédé le 5 février dernier en France à l’âge de 101 ans. PolarJournal revient sur le parcours d’un homme passionné et engagé.

Écrire un article de rétrospective sur la vie de Jean Malaurie, c’est un peu comme essayer de mettre une montagne dans une boîte. L’exercice est impossible face à un tel monument. Malaurie fait partie de ces hommes qui ont connu un destin particulier et en ont tiré une œuvre dense et riche. 

Scientifique, explorateur, aventurier, géographe, ethnologue, écrivain, éditeur, les vies de Jean Malaurie ont toutes été couronnées de succès à en juger la liste de prix et de titres honorifiques qui lui ont été attribués. Grand officier de la légion d’honneur, Commandeur des Arts et des Lettres, Grand-croix de l’ordre national du Mérite, médaille du CNRS, Sage des peuples du Nord, docteur honoris causa de plusieurs universités en France et à l’étranger, ambassadeur de bonne volonté auprès de l’UNESCO. La liste est aussi impressionnante que le nombre d’instituts ou de fondations qu’il a créés au cours d’une carrière qui s’est étendue sur sept décennies. 

Avec toujours pour fil rouge, la volonté de faire connaître les peuples autochtones circumpolaires. Pourtant, rien ne prédestinait ce géographe à devenir l’ami et le défenseur des Inuit.

Malaurie à Thulé en 1951. Image : Fonds Jean Malaurie

Étudier les pierres et les hommes

Jean Malaurie naît le 22 décembre 1922 à Mayence, en Allemagne, dans une famille bourgeoise, catholique et austère. Son père, historien, lui raconte souvent les grandes épopées germaniques transmettant là peut-être à son fils la grande éloquence qui contribuera à sa notoriété. La famille retourne en France, près de Paris, en 1930.

En 1940, la France est envahie par l’armée allemande. Le troisième Reich impose à son voisin le STO, Service du travail obligatoire, exploitant la main-d’œuvre française. Pendant que les soldats de la Wehrmacht sont au front, plus d’un demi-million de travailleurs français sont recrutés de force par l’occupant et envoyés en Allemagne pour faire tourner les usines et les infrastructures du pays. Plusieurs milliers d’hommes et de femmes refuseront toutefois d’intégrer le STO, entrant ainsi de facto dans la clandestinité. Malaurie fera partie du nombre jusqu’à la libération de Paris en août 1944. Son refus du STO sera pour lui, et comme il le dira plus tard, son premier acte d’indépendance.

Après la guerre, Malaurie intègre l’Université de Paris et y poursuit des études en géographie physique et géologie dynamique. Si l’on en est encore loin, ce sont pourtant bien les pierres qui rapprocheront le scientifique des sciences humaines et des Inuit. En effet, en 1948, l’Académie des sciences nomme Malaurie géographe physicien pour les Expéditions polaires françaises. Fondée par un autre grand nom du monde polaire français, Paul-Émile Victor (PEV pour les intimes), la mission vient d’obtenir le feu vert du gouvernement pour explorer l’Arctique avec le Groenland et l’Antarctique en Terre Adélie.

De la géographie à l’anthropogéographie

Alors qu’une partie de l’expédition est occupée à établir une base à Eismitte, sur la calotte glaciaire, Malaurie reste sur la côte à cartographier les montagnes de l’île de Disko. Et à établir des premiers contacts avec la population locale. C’est là que née l’idée d’une anthropogéographie avec le besoin de replacer l’Homme au centre de la pensée du scientifique. « Lors de ma première mission au Groenland avec Paul-Émile Victor en 1948, j’ai été frappé par la dictature des sciences dures. L’expédition comptait des physiciens, des géophysiciens, mais pas de biologiste ni d’ethnographe. Une grande expédition polaire qui oublie les habitants ! », confiait-il dans une interview du journal Libération, le 2 décembre 2016.

Pour lui, il faut élargir le champ de recherche. Il en parle à PEV et se heurte à son refus. L’étude des populations ne figurait pas dans un programme qui se voulait similaire pour l’Arctique et pour l’Antarctique. Un non-sens pour Malaurie qui décide de plier bagage.

D’un extrême à l’autre, il se retrouve dans le désert du Sahara afin d’y effectuer des études géomorphologiques pour le compte du CNRS. Paradoxalement, c’est dans la fournaise de l’Afrique du Nord que lui parviendra le télégramme qui changera sa vie. Il provient du gouvernement du Danemark et se résume à trois mots : « Autorisation Groenland accordée ». 

Sans même attendre de recevoir les fonds du CNRS, il se rend sans équipement et sans crédit à Thulé, tout au nord du Groenland, pour une mission de quatorze mois. Et il débarque seul, au grand étonnement des Inuit qui se demandent ce que ce grand échalas de près d’un mètre quatre-vingt-dix est venu faire là, sans les siens. Malaurie s’immerge dans le mode de vie de ses hôtes, partage leur nourriture et apprend leur langue à coup de dix mots par jour.

Malaurie se rend à Siorapaluk, à 150 kilomètres au nord de Thulé en 1951 dans la communauté inuit la plus septentrionale du Groenland. S’il n’est pas là pour étudier les Inuit – il est venu en tant que géocryologue -, les six familles inuit rassemblées à Siorapaluk l’observent et s’habituent petit à petit au jeune scientifique.  Image : Fonds Jean Malaurie

La mission de Malaurie comprend la cartographie de cette terre encore largement inexplorée. Avec l’aide de quatre Inuit, il s’attelle à la tâche et cartographie 1 800 kilomètres de côtes sur les terres d’Ingelfield et de Washington, ainsi que sur l’île d’Ellesmere, baptisant de noms inuit et français les lieux et les fjords. Au passage, Malaurie et Kutsikitsoq, l’un des Inuit de Siorapaluk, deviennent les premiers hommes à atteindre le pôle Nord magnétique. 

Un jour, ses camarades le conduisent sur un glacier pour lui montrer, disent-ils, quelque chose qui pourrait l’intéresser. Le spectacle qu’il découvre alors laisse le jeune scientifique pantois. Devant lui s’étale toute une armada et des milliers d’hommes qui s’affairent à construire une base militaire. Le gouvernement danois a en effet secrètement donné aux États-Unis l’autorisation d’établir un avant-poste muni d’armes nucléaires pour répondre à une éventuelle attaque venue de Russie. Il réalise alors à quel point les Inuit et leur mode de vie sont menacés. 

Homme de lettres et d’actions

De retour en France, il se met à l’écriture d’un livre où il racontera son expérience et prendra la défense des Inuit. Sorti en 1955, Les Derniers rois de Thulé connaît un immense succès qui ne s’est jamais démenti. Encore aujourd’hui, l’ouvrage est considéré comme l’un des meilleurs livres jamais écrits sur les Inuit, faisant de Malaurie le spécialiste français de ces peuples du Grand Nord.

Premier livre publié par Malaurie, Les Derniers Rois de Thulé est un succès littéraire et l’un des ouvrages de référence sur les Inuit.

Dès lors, de la fin des années 1950 jusqu’aux années 1990, Malaurie entame une trentaine d’expéditions en Arctique, du Groenland jusqu’en Sibérie. Il intervient fréquemment auprès des gouvernements qui en appellent à son expertise sur les populations autochtones arctiques et fonde plusieurs centres et instituts dédiés à l’Arctique et à son étude, toujours dans une perspective interdisciplinaire.
Il devient aussi éditeur avec « Terre humaine » qu’il fonde en 1954 et qui rassemble une collection de récits anthropologiques écrits à la première personne. Si les Derniers Rois de Thulé, déjà célèbre, est le premier volume à paraître, le second n’en deviendra pas moins éminent. Écrit par Claude Lévi-Strauss Tristes tropiques est considéré comme l’un des ouvrages-phares de l’ethnologie.

Lui-même peintre amateur, Malaurie dirigera aux éditions Citadelle & Mazenod L’Art du Grand Nord, une véritable somme présentant en 600 pages l’art des peuples autochtones circumpolaires. Des Inuit aux Sames en passant par les Aïnous et les peuples arctiques sibériens ou alaskains ce monument de près de 4 kg participera à faire découvrir l’art circumpolaire à un large public. Image : Jean Malaurie

Malaurie s’intéresse autant à la pensée animiste inuit et au chamanisme qu’à l’avenir de ces peuples dont il pressent déjà les bouleversements à venir, liés à une modernisation de plus en plus rapide. Il est notamment l’un des premiers à évoquer les formidables ressources minières gisant dans le sol arctique et aux problèmes et opportunités que ces gisements pourraient apporter aux populations autochtones, en particulier si leur mode de vie traditionnel doit être sacrifié. « Toute société sans transcendance, habitée par une civilisation à dominante matérialiste et dirigée par les seules forces financières, est, à terme, condamnée. », écrivait-il dans Lettre à un Inuit publié en 2022.

Décédé le 5 février dernier à l’âge de 101 ans à Dieppe, ce Français du Grand Nord recevra un dernier hommage officiel aux Invalides ce mardi 13 février, avant que ses cendres ne soient enfouies au nord-ouest du Groenland, près de Thulé. Cette terre où il se sentait si bien, chez lui, comme il le confiait dans un documentaire réalisé en 2009 : « Il y avait des moments où je me couchais sur la toundra, les bras en croix, en me disant « Je suis heureux ! Trop heureux ! »

Mirjana Binggeli, PolarJournal

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