Végétaux et carcasses : à terre, les ours polaires sont à la diète | Polarjournal
Grâce à un collier équipé d’une caméra GPS, une équipe de recherche a pu suivre 20 ours polaires en baie d’Hudson afin de comprendre comment et de quoi le roi de l’Arctique se nourrissait lors de ses séjours à terre. Résultat (de haut en bas et de gauche à droite) : baies, mouette, oeuf, rongeur, carcasse de phoque et os de béluga. Images : Anthony M. Pagano et al.

Des myrtilles, des végétaux et quelques carcasses d’animaux, c’est le régime « sea ice free » de l’ours polaire. Lorsque la glace de mer tarde à se former, le roi de l’Arctique doit se débrouiller pour trouver ses calories à terre ou se mettre au repos pour éviter les dépenses énergétiques. Mais quelle que soit la stratégie adoptée, elle ne suffit pas à éviter la perte de poids et à écarter le risque de famine. C’est ce que montre une étude publiée le 13 février dernier dans Nature Communications. 

Les difficultés que les ours polaires ont à se nourrir à mesure que la glace de mer disparaît est un sujet qui a été abordé à plusieurs reprises. Des images de ces plantigrades polaires en train de fouiller les décharges, générant une cohabitation compliquée avec les humains et dangereuse pour les ours, nous en avons tous vu. De même que les images d’ours efflanqués cherchant leur pitance. Pourtant, et si l’on savait que la disparition de la glace de mer était synonyme de diète pour ces animaux, les habitudes alimentaires de ce symbolique mammifère arctique lors de ses séjours à terre relevaient du mystère. 

Pour faire toute la lumière sur le sujet, une équipe de scientifiques américains et canadiens a mené une étude sur les habitudes de 20 ours en les équipant notamment de caméra GPS. Et les résultats ne sont pas très encourageants, dévoilant un régime alimentaire plutôt chiche pour un animal qui devrait ingurgiter plus de 10 000 calories par jour (20 000 pour les gros mâles). 

Prendre du repos et réduire son activité pour conserver son énergie, ou tenter de trouver de la nourriture sur terre ou en mer, les ours polaires étudiés ont tous tenté différentes stratégies. Sans succès. Sur les vingt animaux observés, dix-neuf ont perdu du poids à raison de 0,4 à 1,7 kilo par jour.

Outre les données fournies par des prises de sang et l’examen des animaux, un collier équipé d’une caméra GPS a été posé sur chaque ours afin de récolter des informations sur leur activité, offrant au passage des images exceptionnelles. Vidéo : NPG Press / YouTube

Les chercheurs ont mesuré les changements de dépense énergétique quotidienne (DEE), de régime alimentaire, de comportement, de mouvement et de composition corporelle sur 20 ours polaires. Menée au sein du parc national Wapusk, à l’ouest de la baie d’Hudson dans la région du Manitoba au Canada, l’étude a porté sur des périodes de trois semaines, d’août à septembre, entre 2019 et 2022. 

L’échantillon étudié se composait de 13 ours adultes (8 femelles sans petits et 5 mâles) et de 7 ours subadultes, âgés de 2 à 4 ans (4 femelles et 3 mâles). Les animaux pesaient entre 147 et 566 kg, et la dépense énergétique totale sur la période étudiée variait quant à elle de 75 000 à 467 000 kcal.

Les résultats de l’étude montrent que les ours ont adopté des comportements différents, certains en minimisant leurs mouvements, parfois drastiquement comme s’ils étaient en hibernation, d’autres en dépensant, à terre comme s’ils étaient sur la glace, leur énergie à trouver de la nourriture. Ainsi, parmi les sujets, trois ours ont parcouru à la nage des distances de 54 à 175 km. Grâce au GPS, les scientifiques ont également remarqué que les sujets se déplaçaient de manière variable, parcourant de 15 à 329 km selon les individus. Il a également été constaté que les femelles bougeaient plus que les mâles car elles passaient plus de temps à se nourrir.

Une alimentation diversifiée mais insuffisante

Niveau nourriture, les ours polaires ont consommé, durant la période d’observation, des baies, de la végétation, des oiseaux, des os, des phoques et des bélugas. Les animaux consommés étaient des carcasses et non des prises. Un véritable régime amincissant : dix-neuf ours ont en effet perdu entre 4 et 11% de masse corporelle en plus ou moins trois semaines.

Seul un ours a augmenté sa masse corporelle durant la période d’étude, prenant 32 kg en moins d’un mois. Une augmentation de la masse qui se rapproche de celle des ours polaires qui se nourrissent de phoques annelés sur la glace de mer. Pour les scientifiques, cet ours s’était probablement nourri de la carcasse d’un grand mammifère marin qu’il aura pu trouver à terre. Une manne qui devrait toutefois constituer une exception plutôt que la règle :  « De tels événements opportunistes auraient permis aux ours polaires de survivre au-delà des périodes interglaciaires, mais devraient constituer une ressource moindre au cours de l’Anthropocène actuel en raison de la plus faible abondance des populations de baleines. », note Anthony M. Pagano, chercheur en biologie auprès de l’US Geological Survey Alaska Science Center et principal auteur de l’étude.

En outre, les enregistrements vidéo semblent indiquer que les ours polaires, malgré leur statut de mammifères marins, pourraient avoir des difficultés à se nourrir dans l’eau. A deux reprises, des ourses ont été filmées près d’une carcasse immergée, respectivement de béluga et de phoque, sans toutefois parvenir à s’en repaitre. « La femelle subadulte a trouvé une carcasse de béluga et n’a été observée en train de s’en nourrir que pendant 35 secondes au cours des 6 heures pendant lesquelles elle était périodiquement observée à proximité. », notent les auteurs. « Au lieu de cela, elle semblait utiliser davantage la carcasse comme bouée sur laquelle se reposer. ». Même chose pour une femelle adulte qui est tombée sur une carcasse de phoque qu’elle n’a pas réussi à ramener au rivage.

À moins de tomber sur une belle réserve de graisse (comme ici avec ce cadavre de baleine échoué sur l’île de Wrangel), la nourriture trouvée à terre sera essentiellement composée de protéines (chair animale, oeufs) et de glucides (plantes ou baies), ce qui est largement insuffisant pour le roi de l’Arctique. Image : Heritage Expeditions

Alors que les autres espèces d’ours ont diversifié leur alimentation au point de devenir omnivores, les ours polaires se sont spécialisés dans la chasse aux phoques, en particulier les phoques annelés et barbus, des animaux qui évoluent sur la glace de mer. « Les ours polaires acquièrent la majorité de leurs ressources énergétiques au cours d’une brève période à la fin du printemps et au début de l’été, lorsque les phoques mettent bas et sèvrent leurs petits. Le réchauffement climatique prolonge la durée pendant laquelle certaines régions de l’Arctique sont libres de glace, ce qui oblige les ours polaires de ces régions à se déplacer vers la terre ferme. », expliquent les chercheurs.

Pendant longtemps, on a pensé que les ours polaires pouvaient s’adapter à terre en diversifiant leur alimentation. Cette étude démontre le contraire. Les ours polaires ont besoin de la glace de mer et, en l’absence de celle-ci, les chances de voir disparaître ces animaux sont bien plus grandes que de les voir évoluer et survivre grâce à un régime omnivore. 

Lien vers l’étude : Pagano, A.M., Rode, K.D., Lunn, N.J. et al. Polar bear energetic and behavioral strategies on land with implications for surviving the ice-free period. Nat Commun 15, 947 (2024). https://doi.org/10.1038/s41467-023-44682-1

Mirjana Binggeli, PolarJournal

Image d’illustration : Michael Wenger

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