Changement climatique et immobilité sont mauvais pour la santé des Inuit | Polarjournal
L’éco-anxiété est ce phénomène où certaines personnes éprouvent du stress face aux questions environnementales. Souvent abordée dans nos médias, cette forme de stress touche également les Inuit mais pas de la même manière. Photo : Folke Mehrtens / AWI

Une étude récemment publiée met l’accent sur la manière dont le réchauffement climatique, en réduisant la mobilité des Inuit de l’Arctique canadien, affecte leur santé mentale. En se réchauffant, l’Arctique ne permet plus les activités habituelles ou traditionnelles, ce qui a un impact direct sur le bien-être et la santé mentale des Inuit.

Sortir sur la glace, chasser, pêcher, partager la nourriture, être en contact avec la terre sont autant d’éléments importants dans la culture inuit. Or, le réchauffement climatique rend la glace plus mince, retarde les périodes de gel, amène brouillard et pluie. Des changements environnementaux qui ont un impact important sur la mobilité avec des conséquences sur le mode de vie général.  « Les Inuits signalent une diminution de leur capacité à participer à des activités terrestres (par exemple, la chasse, la recherche de nourriture, le piégeage) et de leur capacité à visiter des sites culturellement importants en raison de l’immobilité liée au climat. », remarque Sonja Ayeb-Karlsson, chercheuse principale auprès de l’University College London et auteure principale d’une étude publiée le 16 février dernier dans la revue Humanities & Social Sciences Communications. «  Cela nuit par la suite au transfert intergénérationnel des savoirs traditionnels autochtones, l’[…] Inuit Qaujimajatuqangit. »

Un phénomène qui porte un nom, celui de populations « piégées ». Le réchauffement climatique entraîne des changements environnementaux qui ont un impact sur la capacité à se déplacer. Parfois réduites à l’immobilité, les populations concernées voient leurs conditions de vie changer et leur identité parfois bouleversée. Un terreau favorable à l’augmentation de la détresse, de l’anxiété et du sentiment de désespoir.

Pour en arriver à ces conclusions, les chercheuses se sont penchées sur des études qualitatives publiées entre 2000 et 2021, soit une quinzaine d’articles. En analysant les propos des Inuit, les auteures ont mis le doigt sur trois thèmes généraux relatifs à la perte de santé et la question de la mobilité en lien avec le climat, soit la perte d’identité et de culture, la connexion terrestre comme source de guérison et la détresse émotionnelle déclenchée par l’environnement.

Conjuguée aux conséquences toujours très présentes d’un passé colonial brutal, qui a notamment mis en place les pensionnats, générant ainsi un véritable traumatisme intergénérationnel, la réduction de la mobilité a un impact sur la santé physique et mentale des Inuit. Avec au bout du compte, des risques de dépendances ou de suicide. Photo : Makivvik

Des motoneiges qui remplacent les chiens, la nourriture de supermarché qui supplante de plus en plus la nourriture traditionnelle. Autant de facteurs qui jouent sur le moral des gens et bouleversent les interactions sociales liées, par exemple, au partage de la nourriture : « Les conditions étaient horribles. Les gens n’ont pas eu ce qu’ils obtient normalement pour le caribou, puis vous comptez sur la malbouffe de nourriture du magasin[…] les sources de nourriture que vous obtenez habituellement, que vous ne pouvez pas atteindre. Il n’y a pas assez de neige, il n’y a pas assez de glace. Il est alarmant que nous ne voyions que le début du changement climatique », constate un Inuk interrogé dans le cadre d’une étude publiée en 2015. 

Les auteures mettent en avant la forte connexion entre les Inuit et la terre (Nuna en inuktitut). Une relation si forte que la terre fait partie de l’identité inuit et est considérée comme une source de guérison. Sortir dans la nature pour soigner son moral, mais pas seulement : «  […] pour les Inuits, sortir sur la terre fait autant partie de notre vie que de respirer. Vraiment, nous sommes si proches de la terre. Nous sommes des gens de la terre. Donc, si nous ne sortons pas alors, pour notre bien-être mental, c’est comme si on nous prenait une partie de votre bras ».

La terre fait partie de l’identité inuit, mais aussi de l’individu. Dès lors, le changement climatique ne pose pas seulement un problème environnemental mais aussi en terme d’identité : « Beaucoup ont décrit « ne faire qu’un avec la terre », ce qui signifie que les changements induits par le climat dans la terre ont été incarnés comme une perte individuelle de la culture et de l’identité inuites », mentionnent les auteures. Reste au bout du compte la capacité d’adaptation des Inuit face à un environnement qui change drastiquement. Et pour les auteures, la nécessité d’inclure la question de la perte de mobilité dans les études portant sur le lien entre changement climatique et santé mentale. 

Lien vers l’étude : Ayeb-Karlsson, S., Hoad, A. & Trueba, M.L. ‘My appetite and mind would go’: Inuit perceptions of (im)mobility and wellbeing loss under climate change across Inuit Nunangat in the Canadian Arctic. Humanit Soc Sci Commun 11, 277 (2024). https://doi.org/10.1057/s41599-024-02706-1

Mirjana Binggeli, PolarJournal

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