Comment réinventer la recherche polaire en France ? | Polarjournal
« Nous partons du principe qu’il est essentiel d’impliquer les personnes qui vivent dans les régions de l’Arctiques dès la conception du projet de recherche », Anne Choquet, enseignante chercheuse en droit polaire. Image : Julie Boiveau / ISBlue

Cette semaine à Brest, une réunion de chercheurs montre que la communauté scientifique repense son approche des questions polaires.

« Un chercheur, je ne le vois pas rester tout seul dans son coin, il a bien sûr besoin de coopérer avec d’autres chercheurs, mais il a aussi besoin de travailler avec la société, d’autres institutions et les entreprises… », nous explique Anne Choquet, enseignante chercheuse en droit polaire à l’Institut Universitaire Européen de la Mer, hier à la marge d’une réunion de recherche sur les ressources maritimes de l’Arctique à Brest (France). « Je travaille beaucoup sur le tourisme, si je ne parle pas avec les opérateurs touristiques cela ne suffit pas. »

Anne Choquet et ses collègues du laboratoire Amure de l’Institut Universitaire Européen de la mer ont lancé l’année dernière une démarche sans précédent en France. Ils cherchent à « fédérer différents types d’acteurs », « avoir différents profils » : « des associations, des entreprises, le grand public », rappelle-t-elle au cours de la discussion. La recherche polaire tente un virage considérable en France.

« Il y a une augmentation de la reconnaissance de besoin d’impliquer les utilisateurs et les souverains de ces espaces », estime Melina Kourantidou, organisatrice de la rencontre et économiste, spécialiste des pêcheries en Arctique du laboratoire Amure. « Nous essayons de changer la manière dont la recherche a l’habitude de se mettre en place, idéalement il faudrait formuler les questions en écoutant les besoins des gens, un mode transdisciplinaire, mais c’est un challenge. »

« Conformément à ce que nous avons discuté au cours de l’atelier, tout dépend de la position que l’on adopte, qu’il s’agisse du point de vue académique, entrepreneuriale ou celui des communautés. Par exemple, d’un côté, les navires de croisière rapportent de l’argent, mais de l’autre, ils perturbent les petites communautés. Parfois, lorsqu’un grand navire arrive au Groenland ou au Canada, il n’y a pas de toilettes pour les personnes qui descendent du navire. Les compagnies sont parfois obligées d’ouvrir de petites boutiques pour répondre aux besoins de leur clientèle. Cela ne correspond pas vraiment à la culture et aux ressources locales, il y a là quelque chose d’artificiel qu’il faut résoudre, en plus des problèmes environnementaux. L’un des enjeux est de concilier les acteurs en conflit avec les problèmes que le tourisme peut engendrer », Melina Kourantidou, économiste au laboratoire Amure. Image : Camille Lin

Lors de cette rencontre, le mot transdisciplinaire n’a pas toujours eu la même définitions que l’on soit économiste, chercheur en sciences politiques, biologiste ou physicien. Ce qui n’est pas simple à définir entre chercheurs, ne l’est pas non plus avec les non-scientifiques. « Au sein de la Chaire Enjeux Polaire, on a fait une cartographie des acteurs, rien qu’à Brest il y a des institutions de recherche, de logistique, de cartographie marine, des associations et des entreprises de technologies et chacun a ses propres habitudes », ajoute Anne Choquet.

Cette chaire souhaite créer des discussions qui n’auraient jamais eu lieu autrement et comprendre les difficultés des entreprises afin de les intégrer dans la démarche académique. « Par exemple sur le tourisme, il s’agit de coopérer entre des associations qui seraient tentées de dire « on interdit le tourisme », des chercheurs qui observent et étudient ces activités sur un temps long, avec des acteurs économiques qui ont une approche commerciale », explique-t-elle.

La France fait partie des pays observateurs du Conseil de l’Arctique. Elle est intéressée par les politiques qui se mettent en place, elle a certains intérêts dans la pêche, l’exploitation pétrolière, le tourisme, mais aussi la diplomatie scientifique et universitaire. En droit maritime, l’expertise française est un atout pour la construction d’un modèle durable dans l’Arctique. Mais pour un pays non-arctique, il faut tisser des liens pour collaborer proprement avec les communautés locales et inclure leurs intérêts.

« La difficulté, c’est l’accès au terrain et la légitimité de la recherche, il y a cette idée de surpâturage qui voit de plus en plus le jour, que l’on observe avec des villages et des communautés qui voient défiler dans l’année plusieurs équipes posant les mêmes questions, c’est donc indispensable justement, d’avoir un comportement plus responsable et de créer des relations de confiance sur le temps long », rappelle-t-elle.

Camille Lin, Polar Journal AG

La rade de Brest est une référence dans la réparation navale, les navires de croisière de la compagnie Ponant font des escales techniques entre l’Antarctique et l’Arctique, ainsi que les méthaniers brise-glaces. Cet abri côtier naturel est l’un des ports d’attache des sous-marins nucléaires de la Marine nationale et des navires océanographiques de l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer), qui montent jusqu’au Groenland. L’Institut Polaire français pilote également ses actions depuis cette ville. Image : Lesbats Stephane / Ifremer

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