Des poissons enrichissent les fonds marins en carbone | Polarjournal
Chalutage avec un filet à plancton à partir du brise-glace Laurence M. Gould à proximité de la station Palmer. Image : Andrew Corso / Virginia Institute of Marine Science

En Antarctique, les calandres représentent 90 % des populations de poissons et en plus d’être au cœur de la chaîne alimentaire, elles pondent, ce qui profite à toute la colonne d’eau et les fonds du plateau continental. Une facette importante du cycle du carbone et de la stabilité du climat.

Les calandres antarctiques frétillent par milliers dans l’océan austral. Les manchots leur courent après. Les baleines leur tendent des filets de bulles. Elles-mêmes gobent des planctons parmi les masses de copépodes et de diatomées, sous la banquise, sous la glace de mer ou dans les eaux libres de l’Antarctique. Longtemps considérés par les chercheurs comme un maillon de la chaîne alimentaire, ces poissons sont aussi un lien entre la surface et les fonds sous-marins qui bordent ce continent. Le plateau continental, situé à environ 500 mètres de profondeur, pourrait recevoir la moitié du carbone organique annuel sous forme d’œufs de calandres coulés, perdus pour la reproduction. Ce puits de carbone indispensable pour la stabilité du climat vient d’être mis au jour le 11 avril dernier dans la revue Communication Biology par Dr. Clara Manno, océanologue au British Antarctic Survey, ainsi que ses collègues chercheurs en Italie.

Cette dernière estimation repose sur l’idée que toutes les calandres ont le même comportement reproducteur en Antarctique. C’est-à-dire que, comme beaucoup de poissons, elles pondent une somme excessive d’œufs pour faire face aux prédateurs qui viennent se régaler de ces friandises. Fort probable, mais les scientifiques voudraient encore prouver leur raisonnement. « C’est une étude pilote. Après cette première expérimentation, l’étape suivante, c’est d’élargir l’étude à la péninsule Antarctique et d’autres espèces de poissons », nous explique Dr. Clara Manno. Les calandres représentent 90 % des populations de poissons de la plateforme continentale de l’Antarctique.

Pour l’échantillonnage de cette étude, les chercheurs ont utilisé les données de la ligne de mouillage installée en 1999, près de la station italienne Mario Zucchelli. Elle repose proche de la côte, dans la mer de Ross, dans un frayère et une aire marine protégée reconnue internationalement. Les calandres adultes n’excèdent pas 25 centimètres et, pour protéger leurs oeufs, elles pondent dans les aspérités des plaquettes de glace. Un environnement très particulier qui apparaît lorsque des eaux plus douces et plus froides que la mer – venues de la fonte des glaces – remontent à la surface et cristallisent, prenant l’allure d’un palais de glace immergé.

« Les œufs sont déposés contre la glace, mais ne la touchent pas. On n’a pas encore découvert comment, mais un système de flottabilité les maintient proches sans qu’ils ne la touchent, sinon ils gèleraient », nous explique la chercheuse. Pour ceux qui n’écloront pas, qui ne seront pas fertilisés, ou qui se décrocheront, une longue descente vers le fond les attend. Très riches en carbone, ils alimentent ainsi les écosystèmes qui tapissent les fonds océaniques.

« Comme on le sait, le réchauffement climatique a un impact sur la fonte de la glace et cela peut avoir de grandes conséquences sur la survie des calandres antarctiques », ajoute-t-elle. Au risque que leurs œufs ne deviennent aussi rares que le caviar.

Camille Lin, Polar Journal AG

Lien vers l’étude : Manno, C., Carlig, E., Falco, P.P., Castagno, P., Budillon, G., 2024. Life strategy of Antarctic silverfish promote large carbon export in Terra Nova Bay, Ross Sea. Commun Biol 7, 1–7. https://doi.org/10.1038/s42003-024-06122-8.

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