Journées scientifiques du CNFRAA, à la poursuite de la meilleure science polaire possible | Polarjournal

Des représentants de toutes les disciplines impliquées dans la science polaire française se sont réunis à Strasbourg pour discuter et présenter leurs projets de recherche. Les moyens logistiques et les interactions avec le tourisme se sont invités à la liste des préoccupations du Comité national français pour les recherches antarctiques et arctiques.

Glacios, piafeux, taafiens… Les chercheurs polaires du Comité national français des recherches antarctiques et arctiques (CNFRAA) se sont réunis la semaine dernière au cours d’une rencontre scientifique de trois jours au Palais universitaire de Strasbourg. « Ici, on a accès à de l’information de première main, il y a des gens qui rentrent juste du terrain et qui sont dans une démarche créative pour penser la recherche polaire française de demain », nous explique Anne Choquet, juriste et présidente du CNFRAA. Cette société savante a été créée en 1956 pour organiser l’Année Géophysique Internationale – à cheval entre 1957 et 1958. Dès lors, elle est intimement liée au Traité sur l’Antarctique de 1959.

À l’origine, le CNFRAA définissait les priorités à suivre pour la recherche dans les pôles et prenait part à l’organisation des expéditions françaises en Antarctique. Ensuite, d’autres institutions ont pris le relais. « Maintenant, le CNFRAA identifie les personnes de référence pour représenter la recherche française au SCAR, c’est-à-dire l’organisation internationale qui prépare la meilleure science possible en Antarctique », continue-t-elle. Cette science alimente les réunions consultatives du Traité.

La réunion des États (annuelle) vient d’ailleurs de débuter hier à Kochi en Inde, alors que les projecteurs ont été braqués sur la campagne russe d’exploration géologique des fonds marins près de la péninsule Antarctique, que la grippe aviaire a fait son entrée sur le continent, et que les discussions sur les aires marines protégées se poursuivent inlassablement.

Comment protéger le krill antarctique dans un scénario d’immobilisme juridique ? Les accords de Paris (réduction des émissions), voire les accords commerciaux mondiaux, seraient-ils d’autres bases juridiques permettant de protéger ces animaux/ressources ? X : JournalPolar

En hommage à Roland Schlich et Claude Lorius, anciens présidents du CNFRAA fortement impliqués au SCAR, des prix sont décernés à l’occasion des journées des sciences. « Le prix Roland Schlich octroie 8 000 euros à un jeune chercheur pour qu’il puisse rejoindre un colloque international », explique Anne Choquet. « Pour que la jeune génération de chercheurs s’investisse dans la recherche et soit reconnue. »

À Strasbourg, un tour d’horizon arctique et antarctique s’est opéré en une quarantaine de présentations au format court et une dizaine de posters. « On est concrètement embarqué dans des travaux qu’on n’aurait jamais pensé aborder tout seul. Cela permet de faire mûrir son propre travail », explique Anne Choquet.

Les amibes à thèque vivent dans les sols détrempés de Kerguelen et surtout dans les sols plus frais en été, mais le réchauffement climatique pourrait les faire disparaître par endroits. Un problème pour le cycle de la silice utile aux autres organismes. X : JournalPolar

La recherche polaire repose sur un accès limité au terrain, et le partage d’infrastructures. « Connaître les enjeux des uns et des autres, c’est donc fondamental, les journées peuvent aider à construire des missions ou des campagnes, qui n’ont pas forcément été définies ensemble au départ », précise Emmanuelle Sultan, océanographe et membre active de la société savante.

« Deux tiers des inscrits au CNFRAA travaillent en Antarctique et un tiers dans l’Arctique », explique Aude Lalis, vice-présidente de l’association. « Nous lançons un appel à la communauté scientifique de l’Arctique pour nous rejoindre. »

Science et tourisme ?

En débat depuis plus de trois ans, la discussion sur le tourisme et les sciences se poursuit lors des journées du CNFRAA. On sent bien que la question du navire de croisière brise-glace Le Commandant Charcot anime l’auditoire, mais cette fois-ci, du concret permet aux chercheurs de poser leur réflexion. L’équipe de recherche d’Anne Choquet a lancé un sondage l’année dernière auprès de la communauté scientifique.

Résultats annoncés lors des Journées : un tiers des participants pensent que c’est une aberration, presque deux tiers craignent pour l’indépendance de cette recherche, deux tiers souhaitent une charte spécifique et enfin trois quarts des participants craignent que la science soit un prétexte pour mener des activités touristiques.

Un autre document publié en septembre dernier apporte également de l’eau au moulin. Un avis du comité d’éthique du CNRS « exprime une profonde réserve à l’égard des campagnes d’opportunité actuellement proposées par la compagnie du Ponant sur le navire brise-glace Le Commandant Charcot en Arctique et en Antarctique. »

Dans ses conclusions, l’avis précise : « Loin d’être accessoire à son activité, le fait d’embarquer des scientifiques sur Le Commandant Charcot est au cœur même de la stratégie économique de l’entreprise, comme l’indique la communication de cette dernière. »

Le comité d’éthique a émis une série de propositions pour l’établissement d’un cadre de conduite. Par exemple, « l’évaluation des projets par les pairs clairs et de qualité ». Un article fait débat dans la communauté, celui qui documentait les premiers cas de grippe aviaire sur des manchots Adélie au début de l’année. Selon certains virologues, il n’apporterait pas beaucoup d’éclairages sur la propagation de la maladie. Faible en résultats, mais de bonne presse pour la compagnie de croisière.

Des particules cosmiques provenant de l’espace, des supernovas, atteignent l’atmosphère et sont détectées au sommet de l’Antarctique, à Concordia. Les chercheurs peuvent cartographier ces « pluies » de particules pour mesurer les risques pour la santé humaine (aviation) et les animaux dans l’Antarctique et ailleurs. X : JournalPolar

« Où doit être placé le curseur éthique dans un temps court ? » Une question que se pose lors de sa présentation Keltoum Boumedjane, doctorante en sciences sociales sur le sujet de la biosécurité dans la gouvernance des îles australes et antarctiques. Dans son travail de recherche, elle s’interroge sur l’utilisation des plateformes touristiques pour déployer la science autour de l’Antarctique.

Un thème brûlant : la grippe aviaire (subitement introduite) pourrait demander plus de moyens sur le terrain, pour l’étudier. À Kochi, le sujet sera mis sur la table et la délégation chilienne présentera un projet d’unification de la réglementation en Antarctique.

Qui dit moyens dit financements et les budgets ne sont pas au beau fixe du côté de la recherche française. Les discussions de pause-café abordent avec crainte le rapprochement potentiel entre deux structures publiques – l’étude est en cours au niveau ministériel – l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer) et l’Institut polaire français.

Ce dernier était sur tous les fronts la semaine dernière, de l’Arctique à l’Antarctique, à Strasbourg et à Brest, à Océanopolis, où il organisait un séminaire polaire junior pour susciter des vocations.

Cent dix-sept collégiens de Bretagne et du Pas-de-Calais se sont retrouvés à Océanopolis pour présenter leurs projets de recherche polaire (junior) à Brest. Soutenus par l’Institut polaire français Paul-Émile Victor ❄ (coorganisateur du séminaire), chacune des six équipes s’est associée à un scientifique (senior) pour réaliser des expériences. X : Océanopolis Brest

Camille Lin, Polar Journal AG

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